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Jeudi 18 juin 2009 4 18 /06 /2009 08:25





                        BÔNE.... TU TE RAPPELLES ?
                                    
Par M. JEAN PERONI
                    
"Je me presse de rire de tout, de peur d'être obligé d'en pleurer. "
                                                                                                                      BEAUMARCHAIS

      




        Aube annonciatrice de canicule, matin noir mouillé de pluie glacée, hiver triste, été joyeux, Resghi se moque des saisons, parce qu'il a conscience de tenir le rôle d'un véritable service public. Le journal qu'il distribue chaque matin et 365 jours par an, n'est-il pas la nourriture quotidienne qui assouvit le besoin de connaître tout ce qui, dans les dernières 24 heures, s'est passé sur la planète, de l'autre côté de la rue, de l'autre côté de l'hémisphère.
        " L'Est, la Constantine", c'est le cri de guerre des vendeurs qu'à la pointe du jour Resghî lance à l'assaut de la ville ; chacun a, strictement désignés, son quartier, ses rues, ses maisons, ses boites aux lettres. Le quadrillage de la cité est respecté grâce à une stricte discipline et un commandement intransigeant ; Resghi, le grand patron, y veille au plus près ; et chacun, bon gré, mal gré, lui obéit.
        La vente des journaux est entre les mains du clan Resghi depuis... Au juste, depuis quand ? c'est une charge héréditaire comme une étude de notaire ; et personne ne songerait à y porter atteinte. Les Messageries Hachette s'y frottèrent un moment ; puis, contraintes et forcées, mirent les pouces pour obtenir un concordat. Charles Munck, patron de la Dépêche de l'Est, Léopold Morel, propriétaire de la Dépêche de Constantine, n'ont jamais réussi, malgré l'envie qu'ils en aient eu, à battre en brèche cette citadelle kabyle.
        Il est vrai que le clan Resghi a la gâchette facile. Le vieux Youcef partageait depuis des lustres les bénéfices des ventes avec son frère cadet, lorsqu'il s'aperçut qu'il était lésé ; lui, subvenait aux besoins d'une abondante progéniture ; l'autre, vivait dans le célibat. Il proposa une répartition des gains qui tiendrait compte des charges de familles. Le frère fit la sourde oreille ; il en mourut, et le fils de Youcef fut envoyé au bagne pour 10 ans.
        Lorsque, blanchi sous le harnais, Youcef se retira dans ses terres pour y vieillir en toute tranquillité, il passa la main à son fils Makouk qui avait appris de son père l'intérêt des bénéfices copieux, le plaisir de la capitalisation et la nécessité de surveiller soi-même la bonne marche de l'affaire.
        Voilà donc Bône tirée de son sommeil matinal - "I'Est, la Constantine", crient à tue-tête les commandos kabyles lancés à l'assaut de la ville.

        La Dépêche de l'Est, c'est l'organe de la Tabacoop, créée par Munck pour défendre son entreprise et soutenir sa politique. Elle est restée journal régional, sans ambitions, puisque ses 15000 exemplaires suffisent largement à approvisionner les arrondissements de Bône, de Guelma, de Souk-Ahras et de Tebessa. Munck n'a jamais tenu à dépasser les limites de son fief agricole, convaincu que du côté constantinois, il se serait heurté au père Louis Morel et à sa puissante Dépêche de Constantine.
        D'ailleurs comment la Dépêche de l'Est aurait-elle pu prendre l'envergure d'un grand journal puisque, Maraudon mis à part, elle n'a jamais été dirigée par des professionnels de la presse. L'aurait-elle pu ? Les administrateurs, sous prétexte qu'ils détenaient une parcelle de responsabilité, toute honorifique plutôt, dans la gestion de l'affaire, venaient souvent jeter un coup d'œil dans la salle de rédaction.
        Maraudon avait l'esprit trop indépendant pour supporter longtemps les agressions qu'on tentait contre sa pensée et contre son expression. Viricel rectifiait ceci, Bertagna modifiait cela, Tucci se voulait à la une, Vernède intervenait dans un sens, Pellarin dans un autre. Bref, les administrateurs se succédaient pour mettre leur grain de sel ; ce devenait intenable.
        Maraudon n'eut point de successeur, mais Maurel, secrétaire général des Associations Agricoles. prît au journal, sans fonction déterminée, une place prépondérante, et avec la totale approbation de Munck : ce qui suffisait à écarter les doléances des uns, les récriminations des autres, les plaintes de ceux-ci, les interventions de ceux-là : en un mot comme en cent, à mettre au pas tous les solliciteurs.
        Jules Maurel avait l'échine souple et la dent longue, de quoi faire un excellent diplomate, une connaissance approfondie de tous les problèmes agricoles et la confiance de Munck.
                Aussi tint-il des années durant à bout de bras toute l'organisation agricole de l'Est Constantinois, Chambre d'Agriculture, Associations Agricoles, Foire Agricole, et partant, la Dépêche de l'Est. Eminence grise de Charles Munck, il n'avait de compte à rendre qu'à Charles Munck : on imagine sa puissance.

        Donc au journal, sans imposer sa constante présente, il veillait à tout et, à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit, il pouvait intervenir pour trancher un litige ou aplanir une difficulté.
        A l'échelon au dessous, on trouvait Lavagne, venu des docks d'Hippone : Marius Lavagne, l'homme à tout faire et bon à tout ; pas de fonction définie lui non plus, ce qui lui permettait d'être tout aussi bien et de façon tout aussi efficace rédacteur en chef ou démarcheur de publicité, reporter ou metteur en page ; puis passant du journal à l'imprimerie, il prospectait avec un égal succès la clientèle de l'Imprimerie Centrale. Ce fut dans ce compartiment qu'il réussit le mieux.
        Marius Lavagne a l'allure ventrue des bons vivants, le sourire jovial des gais lurons. Son double menton témoigne du prix qu'il donne à la bonne chère. Heureux de vivre, il n'engendre pas la mélancolie ; c'est sa force. On pourrait croire qu'il joue la mouche du coche : erreur. Actif, entreprenant, débrouillard, homme d'affaire, et parfois affairiste, fidèle à son maître, dévoué à son titre, il pense en bavardant, réfléchit en courant, rigole pour un oui pour un non, paraît ne rien prendre au sérieux, endort le partenaire ; il évite de le heurter de front, préfère en faire le siège, mais au lieu de tirer à boulets rouges, use de séduction, à la blague et à la bonne franquette. Et il revient à l'Imprimerie, de copieux contrats en poche.
        L'équipe rédactionnelle proprement dite - Trois garçons, trois copains qui sont partis faire la guerre en chantant "c'est nous les africains", en sont revenus décorés et sont entrés au journalisme.
        Qui leur a appris leur métier ? Personne ni Julien Pinaud qui prendra un moment le titre de rédacteur en chef. Mais ils ont une provision de goût et de zèle suffisante pour parer au plus pressé. La " Dépêche de l'Est " en leur faisant confiance ne perdra ni son temps ni son argent. Paul Pappalardo, Guy Diméglio, René Attard... c'est nous les Africains.

        Donc à la démobilisation ils entrent à la Dépêche avec comme tout bagage un bachot et une croix de guerre. Ils se partagent la tâche, mise en page, faits divers, reportages, sports. Le cas échéant Lavagne donne un coup de main, Pinaud également. Plus tard on embauchera des pigistes. Pour l'heure le trio rédactionnel suffit : la pagination d'après guerre est réduite. Le lecteur s'en contente, Charles Munck s'en contente, tout le monde est content.
        Et puis la Dépêche de l'Est n'a rien à craindre ; elle a toujours fait cavalier seul. C'est à peine si quelques journaux d'Alger se vendent en fin de soirée ; et l'antenne de la Dépêche de Constantine que Louis Morel a installé dans un minuscule local de la place Jean Bulliod ne peut lui porter ombrage, avec son seul et unique rédacteur Mémé Rossi.
        Mais arrive Carvalan, et de son fait, la présence du quotidien constantinois devient plus manifeste ; tout simplement parce que Paul Carvalan qui aime son métier et qui le sert nuit et jour, est constamment sur la brèche, stimulé par la passion du ratage à infliger à l'adversaire.
        Paul Carlavan, c'est le journaliste-né ; il est doué d'un flair de détective et, comme par dessus le marché, il pisse de la copie avec une facilité déconcertante ; le moindre fait divers prend sous sa plume les proportions d'un événement sensationnel. Munck fait mine de rien, mais Jules Maurel s'en émeut.
        Par bonheur pour eux, entre temps, Morel achète à Jean Boucher le Réveil Bônois, et le confie à Carlavan. Le Réveil, c'est, paradoxe, le journal du soir. Sa présence dans la vie locale est une nécessité, un besoin. Le Bônois achète le Réveil, sachant bien qu'il n'y trouvera rien de neuf ; mais il l'achète : une habitude. Carlavan s'en rend si bien compte qu'il néglige la Dépêche de Constantine à son avantage. Avec le titre de rédacteur en chef, inscrit dans la manchette, il dirige l'équipe : Siby et Médève aux machines ; Naouri, au secrétariat comptable, et Mme Martin à l'écoute de la radio.
                Le quotidien constantinois en perte de vitesse à Bône !
                Léopold Morel qui a succédé à son père prend à coeur de rétablir la situation. En moins de 10 ans il fera de la Dépêche de Constantine, selon sa propre expression, un journal bônois imprimé à Constantine.

        Léopold Morel avait jusqu'ici suivi de loin l'extraordinaire expansion de la Dépêche de Constantine qui couvre tout le Constantinois ou presque, lance quelques tentacules vers l'Algérie, mais n'a pas réussi encore à s'immiscer dans les affaires bânoises. A Paris, il a passé son temps à chasser le diplôme. "Reste-z-y tant que tu voudras, lui a dit son père ; à condition de passer chaque année un examen avec succès". En fait quand Morel junior décide de rejoindre les pénates, sa tête est bourrée de droit, de sciences politiques et d'agronomie : le bagage universitaire qu'il faut quand on veut diriger convenablement un domaine agricole et un grand journal.
        En 1945, Morel, à qui le désintéressement de Carlavan cause du souci, répond favorablement à la demande de Jean Péroni qui en a assez de l'Enseignement ; il l'envoie à Bône avec comme mission primordiale de relancer l'information.
        Quelle raison pousse Morel à prendre place dans l'Est Constantinois ? Intention politique ? Non. Il a tout ce qu'il veut à portée de la main : conseiller général, député, sénateur. Et il refuse la mairie que lui offrent les Philippevillois. Alors ? Envie d'augmenter son capital-lecteurs ? Peut-être. N'empêche que la Dépêche a fait le plein à Constantine, à Sétif et à Philippeville. Alors ? Coup de foudre pour Bône ? Plutôt un amour raisonné.
        Au cours des visites de plus en plus fréquentes qu'il fait à Bône, Morel prend contact avec la ville ; il est séduit par son potentiel, son dynamisme, son ambition ; et il comprend le grand destin qui est le sien depuis que la région bônoise est devenue un département authentique. Robert Pancrazi lui montre l'effort gigantesque de la Chambre de Commerce sur le port, Henry Vernède l'aérodrome impérial de Randon, Roland Bertagna les lacs coffinaires de Mondovi, Tucci ses écuries modèles, Pellarin ses vignobles, et Pantaloni le reste et le complexe sidérurgique naissant. La comparaison n'est pas favorable à Constantine : ici, la place de la Brèche; là le Cours
                Bertagna ; ici les gorges du Rhummel qui font écho aux croassements sinistres des corbeaux en chamaille ; là des plages dorées où jouent les mouettes espiègles. Quel hôtel constantinois peut offrir comme le P'Tit Mousse le loup grillé, ou la langouste vivante qu'on cueille dans les viviers du Cap de Garde ?

        Léopold Morel, qui subit le charme séducteur de la cité bânoise, noue avec ses habitants des relations de plus en plus cordiales. 11 ne s'y sent plus l'étranger. Et l'idée lui vient, tenace, d'installer à Bône une agence à grand standing, en plein coeur de la ville, en plein cours Bertagna.
        La guerre est déclarée entre les deux Dépêches. A l'échelon inférieur on se bat, on s'épie, on se surveille.
        De Constantine Henry Gairoard qui a succédé à Nonce Luciani harcèle la rédaction grenobloise. De son côté, Maurel, rue du Docteur Purseigle, stimule l'ardeur de ses collaborateurs. Le lecteur est seul à tirer profit de cette concurrence ; car, comme il se doit, les patrons font semblant d'ignorer les bagarres subalternes et continuent à se congratuler.
        Charles Munck est mort. Henry Vernède a pris la suite. Léopold Morel apprécie le pas lourd et l'esprit finaud de ce paysan madré dont le langage plein de bon sens fait fi des fleurs de rhétorique. "L'Est" se dote enfin d'un atelier de photogravure ; "la Constantine" réplique par l'installation d'une valise belin. Le Bônois qui admire le luxueux pignon sur Cours du journal constantinois a fini par l'adopter. La Dépêche de Constantine marque points sur points.
        Mais au bout du compte, c'est la guerre d'Algérie qui met tout le monde au pas. Les rédactions concurrentes n'ont plus besoin de se creuser les méninges : le fait divers se distribue désormais à coups de poignards, à coups de plastique, à coups de mitraillettes. Encore faut-il se tenir à carreau, parce que l'autorité militaire veille scrupuleusement sur l'information. René Attard en sera la première victime ; il est expulsé sans possibilité de présenter sa défense.
        Devant le danger et l'insécurité de la profession, les rédactions se désagrègent. La Dépêche de l'Est se suspend sine die. La Dépêche de Constantine survivra, après les accords d'Evian, jusqu'au 17 septembre 1963.

        Ce matin-là, à 7 h. 30, la radio d'Alger annonce que M. Ben Bella nationalise la presse française d'Algérie.

 


ÉPILOGUE SUR TROIS NOTES

        
         GRENOBLE. Eté 1964. Midi.
        L'autobus est bondé. Depuis la place Grenette il a pris le temps de faire son plein de pieds-noirs, logés dans les grands immeubles du quartier Léon Jouhaux, de Teisseire, de Saint-Martin-d'Hères. En échange de la maison qu'ils ont laissée là-bas, on leur a offert une H.L.M.. C'est leur résidence secondaire.
        On parle, on discute, on jacasse. De quoi ? De là-bas, pardi. On ne se connaît pas, mais on s'est reconnu.
        D'où êtes-vous
        D'Alger.
        Et vous ?
        D'Oran.
        Moi, de Bône.
        Jamais Bône, Alger, Oran ne se sont trouvés si proches. Ce que l'Algérie a rétréci ! Un autobus à lui seul la contient.
        Tu te souviens ! De quoi ? Du siroco, de la corniche, de la baignade, des brochettes. Finalement on n'est plus de Bône, d'Alger, d'Oran. On est de là-bas.

        A les voir rire de si bon coeur, on croirait qu'ils ont déjà tout oublié ; ils font semblant. A cause des "étrangers" qui ne comprendraient pas. Ou qui peut-être souriraient. On ne sait jamais. Mieux vaut ne pas créer d'incidents. Et puis, les larmes, ce n'est pas pour le public. La preuve, on ne se refuse pas la plaisanterie.
        Qu'est-ce que tu fais dimanche ?
        Je prends le "canote" au Sport Nautique et je vais jeter la palangrote sur la "Grande Sec".
        - Stendhal il a dit qu'à Grenoble, chaque fois que tu sors d'une rue, tu tombes sur une montagne. Mange et bois avec ta montagne. Nous, là-bas, on avait la mer. Et pas rien que ceux de la côte. Ceux de Constantine, d'Ain Mokra, de Guelma aussi, avec le train de bain de mer.
                Dimanche, tous ces Bônois se retrouveront chez Barési qui tient un petit bar-restaurant près de la préfecture. Là, à coeur ouvert, ils reprendront leurs manière, leurs habitudes, leur langage. Le passé va ressurgir, sans effort, parce qu'il est encore tout frais. Chacun étalera le sien, le bon et le mauvais, à la vue des autres, sans honte. Et tous ces passés ne vont pas tarder à se mélanger : il n'en restera plus qu'un : leur passé commun. Et ils se hâteront d'en profiter encore, même si ça leur fait mal au coeur, parce qu'ils savent bien qu'avant peu, le temps aura donné son coup d'éponge.

        GRENOBLE 1967.
        Il l'a connue à l'usine. Le soir il la raccompagnait chez elle. Il lui a raconté l'histoire de son pays. Non, pas de son pays. De Bône. Parce que l'Algérie pour lui, c'était Bône. Il lui a parlé du Lycée Saint Augustin, du Collège d'Alzon, du cinéma "des Variétés" ; Mme Pascalini, la directrice, lui donnait des places de faveur. Et c'est là qu'il allait se cacher quand il manquait l'école.
        Elle est restée bouche bée devant son visage en extase, et devant son regard écarquillé qui regardait toujours, loin, très loin devant lui, Bône son pays natal. Il lui a fait écouter le répertoire d'Enrico Macias. Quand elle entendait "Adieu mon pays", des sanglots lui montaient à la gorge, comme s'il s'agissait de son pays à elle.
        Et sur les souvenirs de Bône, ils se sont aimés. Et Pierre-Jean, le gosse Bônois, a épousé Mauricette, la petite fille de Grenoble.
        Parfois dans le car, à cause de l'accent qu'elle a pris, et des mots de la Colonne qu'elle a appris, on lui demande
        - Vous êtes pied-noir ?
        Elle répond non ; mais elle meurt d'envie de dire oui.
        - Moi non ; c'est mon mari.

        Pierre-Jean et Mauricette ont maintenant une petite fille et un petit garçon. Plus tard Jérôme et Virginie sauront que leur arrière-grand-père, leur grand-père, leur père sont nés en Algérie. Sans doute demanderont-ils :
        - Et nous, pourquoi on n'est pas né là-bas ?

        GRENOBLE 1972
                - Sortir par un temps pareil à votre âge ?
        - Qu'est-ce que vous voulez que je fasse dedans. C'est trop petit : je me cogne aux murs. Là-bas j'avais mon bout de jardin. De ma fenêtre, le soir je regardais le soleil se coucher : c'était de l'or qui tombait sur l'horizon.
        Courbé sur sa canne, il s'approche du jeu de boules, regarde les pointeurs, fait mine de s'intéresser. Mais il suit son rêve intérieur. Là-bas, il aurait fait un bout de conversation avec ses amis d'enfance, ses amis de collège, ses amis du régiment. Avec eux il n'aurait pas connu l'ennui.
        Ici, impossible. C'est un étranger. Et un étranger fatigué d'ennui. Camus, lui, pouvait se permettre d'avoir mal à l'Algérie.
        - Moi, je ne peux même pas ça. Parce qu'on m'a emputé de l'Algérie. C'est comme si on m'avait opéré d'un bras ou d'une jambe. Mais je crois que l'opération n'a pas réussi. La cicatrice n'arrive pas à se refermer. Plus le temps passe, plus je souffre.
        Pour les jeunes, l'intégration fut chose facile. A 20 ans, on se fait une vie nouvelle. Parce qu'on n'a pas grand'chose derrière soi. Et tout l'avenir devant soi.
        - Des fois, je pense ; quand je serais mort, où on va me mettre ? Au cimetière, je connais personne. Mes morts à moi, ils sont restés là-bas.

        La nuit commence à tomber ; et avec l'ombre descend le froid. Le vieil homme se hâte. Juste le temps de rentrer pour le feuilleton télévisé.
        Après, dans le noir de la chambre, il reprendra son tête à tête avec ses souvenirs. Chaque soir, il vient à leur rendez-vous. Comme on va sur une tombe. Et ce rendez-vous, il ne le manque jamais. Dans la crainte d'oublier.

 

Fin du Tome I





La cathédrale. 
    
 

 


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